Competition, antitrust and trade

Agents d’IA : l’Autorité de la concurrence précise sa grille d’analyse concurrentielle

Publié le 30th July 2026

L'Autorité de la concurrence (l'« Autorité ») a publié, le 18 juillet 2026, un avis sur le fonctionnement concurrentiel du secteur des agents d'intelligence artificielle (n°26-A-05). Cet avis s'inscrit dans la continuité de ses travaux dans le secteur du numérique, après l'avis sur le cloud (n°23-A-08 du 19 juin 2023), l'avis sur l'IA générative (n°24-A-05 du 28 juin 2024) et l'étude sur l'impact énergétique et environnemental de l'IA (du 17 décembre 2025) — que  nous avons, pour certains, déjà commentés: https://www.osborneclarke.com/fr/insights/lautorite-de-la-concurrence-alerte-sur-les-enjeux-concurrentiels-lies-limpact-energetique

Hand pointing at blue touchscreen with swirl of dots

Faisant suite à une auto-saisine du 8 janvier 2026 et à une consultation publique ouverte du 29 janvier au 6 mars 2026 ayant recueilli une quarantaine de contributions, l’Autorité s'appuie pour la première fois sur une expérience empirique ayant posé 550 questions à ChatGPT et Gemini, avec activation de la recherche internet, afin d'objectiver le fonctionnement concret des agents d'IA et d'analyser les sources effectivement mobilisées, bien que cette expérience soit limitée à deux agents.

Un marché dynamique mais déjà très concentré

À titre liminaire, l'Autorité distingue l'agent d'IA du simple assistant conversationnel : un agent se caractérise par son autonomie à définir des objectifs, planifier des actions, coordonner d'autres agents et interagir avec des systèmes externes.

L'Autorité relève en outre que, malgré un foisonnement apparent d'acteurs, le secteur reste dominé par un petit nombre de grands opérateurs tels qu’OpenAI, Google et Anthropic qui concentrent à eux seuls plus de 84 % du marché mondial en nombre de visites en mai 2026, une métrique qui ne reflète toutefois qu'une partie du marché.

S'agissant du modèle économique du secteur, celui-ci repose sur un accès gratuit assorti d'abonnements payants, complété par une facturation à l'usage calculée en fonction du nombre de demandes traitées. Les fonctionnalités agentiques, plus consommatrices de ressources, accélèrent la transition vers ce dernier modèle pour les clients professionnels, tandis que certains acteurs expérimentent des offres gratuites financées par la publicité.

Quant aux barrières à l'entrée dans le secteur, elles sont relativement modérées sur le plan technique, un éditeur pouvant développer un agent en s'appuyant sur des modèles tiers sans entraîner lui-même un modèle de fondation (c'est-à-dire un modèle d'IA de grande taille, pré-entraîné sur de vastes volumes de données, servant de socle à de multiples applications). En revanche, sur le plan commercial et concurrentiel, les obstacles demeurent significatifs : l'accès aux utilisateurs constitue le principal frein à la croissance à grande échelle dans la mesure où les grandes plateformes intègrent leurs agents dans des produits déjà largement utilisés (Copilot dans Windows et Office, Gemini dans Android, Meta AI dans WhatsApp), un avantage que les nouveaux entrants ne peuvent reproduire. Les acteurs disposant à la fois de vastes bases d'utilisateurs et d'un moteur de recherche propriétaire bénéficient en outre d'avantages structurels difficilement réplicables : d'une part, les données d'usage générées par les interactions de leurs utilisateurs avec l'agent (requêtes, préférences, historique), qui permettent d'améliorer continuellement la pertinence des réponses ; d'autre part, la capacité technique d'indexer le web à grande échelle, c'est-à-dire de parcourir, cataloguer et organiser le contenu en ligne, offrant à l'agent un accès direct à une base de connaissances considérable sans dépendre de tiers.

Au-delà de cette cartographie du marché, l'Autorité identifie plusieurs risques concurrentiels susceptibles de se matérialiser à court terme.

Des risques concurrentiels qui pourraient se matérialiser rapidement

En premier lieu, les agents d'IA tendent à devenir de nouveaux intermédiaires incontournables, donnant accès à des informations et services tiers sans que l'utilisateur quitte leur interface, ce qui soulève des risques pour le fonctionnement concurrentiel et la diversité de l'offre. L'expérience menée par l'Autorité illustre concrètement cette dynamique : ChatGPT et Gemini affichent des comportements très différents dans le choix et la citation des sources, de sorte que le choix de l'agent influence fortement les réponses fournies à l'utilisateur. Ainsi, Reddit est la source la plus consultée par ChatGPT (87 % des requêtes) sans être citée, tandis que YouTube domine les réponses de Gemini (environ 20 %). L'Autorité relève en outre des risques d'auto-préférence et d'influence des partenariats commerciaux sur les réponses, conférant aux éditeurs un pouvoir significatif sur l'orientation de la demande.

En deuxième lieu, l'intégration des agents dans des écosystèmes numériques dominants génère des risques spécifiques de ventes liées, de verrouillage contractuel et de restrictions d'accès. 

En troisième lieu, le commerce agentique (qui correspond au commerce en ligne dans lequel un agent d'IA recherche, compare et recommande des produits de manière autonome pour le compte de l'utilisateur) reste embryonnaire : aucun agent ne permet aujourd'hui un parcours d'achat entièrement autonome, l'utilisateur étant toujours renvoyé vers le site marchand pour finaliser sa commande. Selon l'Autorité, moins de 1 % des pages internet en France permettraient à un agent d'IA de recommander un produit de manière fiable, faute de données suffisamment structurées, un chiffre appelé à évoluer avec le développement des standards techniques. L'automatisation repose sur des standards communs dont la gouvernance, si elle était concentrée entre les mains de quelques acteurs, pourrait freiner l'interopérabilité ou fragmenter le marché, tandis que la personnalisation croissante des agents alimente des effets de verrouillage. Des risques de collusion algorithmique sont enfin évoqués, susceptibles de se matérialiser si les agents participaient à la négociation ou à la fixation des prix.

Des recommandations pragmatiques fondées sur le droit existant

Plutôt que de plaider pour une nouvelle législation, l'Autorité recommande une mise en œuvre pleine et effective du corpus déjà applicable en droit français et européen notamment. Si des mesures complémentaires s'avéraient nécessaires, elle préconise de privilégier des instruments de droit souple à l'échelle européenne.

A cet effet, l’Autorité entend surveiller les prises de participation des grandes plateformes dans le capital d'éditeurs d'agents d'IA concurrents, la capacité effective des utilisateurs à choisir un agent alternatif à celui intégré par défaut, ainsi que les paramètres influençant la sélection, le classement et la recommandation au sein des interfaces. Elle attache par ailleurs une attention particulière aux conditions d'accès équitable aux plateformes de type « Model as a Service » (MaaS), c'est-à-dire les plateformes permettant à des tiers d'accéder à des modèles d'IA via une interface de programmation sans avoir à les héberger eux-mêmes, ainsi qu'aux travaux en cours au niveau européen relatifs à la révision du règlement sur les marchés numériques (DMA) et aux enquêtes de marché dans le secteur du cloud, susceptibles de déboucher sur la désignation de nouvelles plateformes essentielles.

Sur l'interopérabilité, l'Autorité recommande de lever les obstacles techniques et contractuels à la portabilité des données, afin de permettre à l'utilisateur de migrer d'un agent à l'autre sans perte significative d'information ou de fonctionnalité. 

Enfin, les standards régissant le commerce agentique devront être élaborés et maintenus de manière transparente, ouverte et collaborative, afin qu'aucun acteur dominant ne puisse en contrôler la gouvernance, notamment grâce à l'open source et à des standards interopérables.

Si l'avis est non contraignant, il constitue un signal clair : l'Autorité ne préjuge d'aucune qualification au regard des articles 101 (ententes anticoncurrentielles) et 102 (abus de position dominante) TFUE, mais entend assurer un suivi étroit des risques identifiés concernant les agents d’IA. Les entreprises présentes dans l'écosystème des agents d'IA (qu'elles en soient éditrices, distributeurs ou partenaires commerciaux) ont ainsi tout intérêt à anticiper, les pratiques d'aujourd'hui pouvant, le cas échéant, devenir les contentieux de demain.

* This article is current as of the date of its publication and does not necessarily reflect the present state of the law or relevant regulation.

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